Sortir des sentiers battus : une vocation et une exigence pour le Mouvement démocrate

bayrou-different1Comme beaucoup d’adhérents, j’ai procédé à une analyse approfondie des causes de notre défaite aux européennes. J’en ai retiré trois idées-forces que je détaille dans ce billet :

1 – Il faut s’adresser prioritairement à ceux qui sont spontanément à l’écoute de ce que nous disons, et avoir un discours clair et fort. Tenter de plaire au plus grand nombre ne mène qu’à diluer son identité.

2 – La seule façon d’éveiller l’intérêt, c’est de sortir des sentiers battus, d’innover sur le fond et sur la forme. La course au premier opposant n’est pas plus pertinente que le positionnement centriste : ils envoient l’image d’un parti parmi d’autres, sans spécificité, donc interchangeable.

3 – Il faut poursuivre l’opposition radicale, mais en inversant totalement la façon de communiquer : c’est notre opposition qui doit se déduire de nos propositions, et non le contraire.

Ces réflexions ont été communiquées à Marielle de Sarnez et aux élus de Paris, qui les défendront demain au Conseil national du Mouvement.

Retrouvez ici l’intégralité du texte rédigé à cette occasion.


Avec un peu plus d’adresse et de chance, nous aurions pu gagner ces élections européennes. Par exemple, si on avait su mettre en avant notre programme européen ; si François ne s’était pas fait piéger par Chabot et Cohn-Bendit ; si on avait su anticiper l’émotion écologiste ; si…, si…, si… Nous aurions pu, avec un vent plus favorable, mieux mener notre barque et nous en sortir avec 14 ou 16%.

Il n’en reste pas moins que les raisons structurelles qui ont rendu possible notre effondrement ne se seraient pas évaporées simplement parce qu’on aurait fait un bon score. Au contraire, ce bon score aurait caché nos problèmes profonds. La défaite n’est donc pas une calamité, c’est une providence ! Elle nous permet de voir nos erreurs, d’en prendre conscience tout de suite et de colmater les fissures dans les fondations de la maison commune. Finalement, nous avons de la chance que le plafond se soit effondré aujourd’hui. Demain ça aurait été toute la maison qui aurait été emportée par la tempête.

En matière de communication, je regardais l’autre jour une très intéressante conférence donnée par un expert en stratégie marketing. Avec la force de l’évidence, elle soulignait la stratégie qui ne marche pas, ou ne marche plus : celle de tenter d’atteindre tout le monde, d’entrer par toutes les portes et fenêtres chez les gens pour leur vendre quelque chose dont ils ne ressentent pas le besoin immédiat et qui ressemble à toutes les autres offres : trop de choix, trop peu de temps. Ça m’a frappé, car j’étais sur le terrain pendant cette campagne et c’est exactement le ressenti que j’avais : nous avions beau être là sur le terrain, tracter, faire des meetings, des cafés, on avait l’impression de rester entre initiés. Les citoyens ne sont plus réceptifs aux discours politiques classiques, qui leur semblent tous pareils : mêmes façon de faire, mêmes têtes, mêmes ambitions, mêmes discours. En caricaturant, leur tendre un tract, c’est un peu se mettre au niveau de Super Discount.

La méthode qui marche, au contraire, est celle d’abandonner la communication tous azimuts pour se concentrer sur deux choses :

1. S’adresser prioritairement à ceux qui sont spontanément sensibles à votre produit, parce que ça leur parle, ça a de l’importance pour eux.

2. Se distinguer de tous les concurrents en développant une image unique qui renforce la fidélité des fans, et qui intrigue, interpelle les autres.

C’est la méthode d’Apple par exemple. Ou celle de Google. Ou celle de Mozilla. Ou celle de Nintendo. On communique uniquement vers le petit noyau dur de fans, ceux qui sont attentifs à nos moindres mouvements, qui vont se jeter sur le moindre produit sorti et qui en parlent sans arrêt autour d’eux, au point d’acquérir un rôle d’expert dans leur domaine dans leur cercle de relations. Le jour où quelqu’un sera interpellé par la dernière trouvaille d’Apple, il s’adressera à celui de son entourage dont tout le monde sait qu’il est fan de la marque… lequel couvrira ledit produit d’une pluie de louanges. Bilan : Apple, Google, Mozilla et tous ces autres qui ont compris le phénomène, disposent gratuitement d’une force de frappe commerciale gratuite et cent fois plus efficace que toutes les légions de Microsoft ou Sony. Je suis resté dans le monde du High-tech mais on pourrait faire exactement la même analyse dans d’autres domaines de l’industrie (agro-alimentaire, culture…).

Eh bien en politique c’est exactement pareil. Tenter de convaincre tout le monde est une stratégie vouée à l’échec, parce que la plupart des gens ne s’y intéressent pas, et le jour où ils doivent décider ils adoptent un comportement de suiveurs. À la rigueur ça peut marcher quand on contrôle les médias et qu’on peut dépenser des tonnes en budget publicitaire, parce que là il s’agit de matraquage. Mais il serait absolument vain pour tout autre formation de prétendre faire la même chose. À parler à tout le monde en général, on ne s’adresse à personne en particulier. Et on se noie dans la masse, dépassés par ceux qui ont plus de moyens, plus de pouvoir. Au contraire, il faut préparer un discours qui collera parfaitement aux attentes d’un petit groupe de passionnés, capables d’entraîner derrière eux toute une foule de réseaux. L’élection ne se gagne plus sur le consensus mou (pour cette raison le centrisme est une impasse, n’en déplaise aux nostalgiques de chez Arthuis), mais sur l’espérance d’un changement radical de fond (Sarkozy, Europe Ecologie) relayé par des réseaux engagés.

C’est exactement ce qui s’était passé en 2007 avec Bayrou. Si nous sommes montés si haut, c’est que ce qu’il proposait avait rencontré un solide écho dans une toute partie de la population, mais une partie très mobilisatrice et qui a entraîné avec elle la masse le jour venu : les internautes engagés, suffisamment fins pour discerner les bonnes idées d’où qu’elles viennent et ne pas se laisser piéger par la logique binaire majorité-opposition, acteurs et non consommateurs, peu sensibles à l’influence des médias, diplômés ou tout au moins ouverts à la culture, conscients des enjeux mondiaux, avec un fort esprit critique, l’esprit pionnier, et une certaine alliance de l’idéalisme et du pragmatisme. Des penseurs libres, fortement impliqués dans la réflexion politique mais peu encartés car ne parvenant pas à se retrouver jusque là dans l’offre politique. Ce qui est ensuite devenu la base du MoDem, au fond.

Aux européennes, nous avons fait exactement le contraire :

1. Nous avons essayé de parler à tout le monde en même temps, délaissant notre cœur de cible. Le ressenti chez les militants en est d’ailleurs symptomatique. Au contraire, qu’a fait Europe Ecologie ? Ils se sont adressés aux écologistes — tous les écologistes ! Ils ont joué à fond les réseaux associatifs pour démultiplier et relayer leur message : de cette façon ils ont récolté très naturellement l’ensemble de la sensibilité écolo, qui dépasse largement des Verts discrédités et trop identifiés à la gauche libertaire. Et ils se sont adressés aux militants européens. En tant que militant du Mouvement européen, je l’ai vu très nettement dans mon entourage : le discours d’Europe Ecologie a porté de façon extrêmement efficace, et plusieurs sympathisants et même adhérents du MoDem ont voté Europe Ecologie, car le parti qu’ils écoutaient avait cessé de leur parler. Et pourtant nous avions Sylvie Goulard… si nous avions joué par exemple sur le thème d’un rassemblement des fédéralistes, comme Cohn-Bendit a fait le rassemblement des écologistes, cela nous aurait peut-être permis de doubler notre audience au lieu de la diviser par deux.

2. Nous sommes entrés dans une course au premier à l’intérieur de l’opposition, rendant notre discours aussi fatigant que celui du PS (et nous rendant moins intéressants pour notre cible habituelle). Le fait que ce que nous dénonçons soit juste et mérite d’être dénoncé n’y change rien : aux yeux de l’opinion, nous sommes devenus un parti comme les autres. Là aussi Europe Ecologie a fait exactement le contraire : ils ont refusé d’entrer dans le jeu traditionnel et leur originalité a attiré l’attention non seulement de tous ceux qui en ont marre des batailles rangées… mais de tout le monde ! Il suffit de lire les échos dans la presse…

Cela ne signifie pas qu’il faut en finir avec la stratégie d’opposition. Nos valeurs sont incompatibles avec le sarkozysme, et il faut poursuivre le combat radical et intransigeant qui est le nôtre, car il ne souffre aucune compromission sur le fond. La clarté de la démission de Michel Mercier est à ce titre bienvenue : on ne peut pas être au MoDem et soutenir le gouvernement. Mais la façon de le faire est à inverser totalement : ce ne sont plus nos propositions qui doivent se déduire de notre opposition, mais notre opposition qui doit se déduire de nos propositions. Il ne faut pas cesser de dénoncer, mais il faut d’abord proposer.

De même, il faut continuer la rupture avec le centrisme, mélange de chèvre et de chou : nous devons refuser de rentrer dans les repères des autres. Au contraire, en développant des approches novatrices fondées sur un retour à la question essentielle dans l’analyse des problèmes (j’y reviendrai dans un prochain billet), nous sortirons de la dichotomie droite-gauche, nous montrerons la profondeur de notre réflexion, et nous attirerons l’attention de l’opinion par la créativité de notre approche.

Nous devons avancer, construire, tracer notre propre route… et le reste suivra.

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Une réponse à Sortir des sentiers battus : une vocation et une exigence pour le Mouvement démocrate

  1. Je pense qu’il faut jouer la rupture avec l’ancienne génération. Cela passera par la maitrise de nouveaux canaux d’information, de nouveaux médias … comme un magazine européen par exemple 😉

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